Château d’Ivoire : l’histoire d’une famille, l’art du temps
Château d’Ivoire, joaillier et détaillant horloger de luxe à Montréal depuis 1978, incarne une histoire familiale à travers son parcours.
Publié le | 11 minutes de lectureSitué au 2020 rue de la Montagne, dans le Mille Carré Doré à Montréal, un même établissement héberge la même famille de passionnés depuis près de cinq décennies. Cet aboutissement est remarquable dans une industrie, celle du luxe, souvent caractérisé par des changements fréquents de propriété. Château d’Ivoire représente avant tout une histoire familiale, avant même d’être reconnue pour ses bijoux et montres de haute qualité, et c’est sans doute cette dimension familiale qui assure sa pérennité.
1978 : d’une boutique de curiosités à une maison de joaillerie

Photo : Site web de Château d’Ivoire
L’aventure débute en 1978. Les frères Mounzer et Suhail Kaidbey, ayant quitté un Liban en pleine tourmente politique, ouvrent une boutique rue de la Montagne. L’idée de départ n’a rien à voir avec ce que Château d’Ivoire est devenu : on y vend des objets rapportés d’un peu partout dans le monde, d’Afrique, d’Asie et, bien sûr, du Liban.
C’est la clientèle elle-même qui redirige le projet. Mme Sarah Kaidbey, fille de l’un des fondateurs et aujourd’hui directrice du marketing de l’entreprise familiale, le raconte ainsi dans notre balado « En première classe » : la demande pour du sur-mesure pousse les deux frères vers la joaillerie et l’horlogerie, qui n’étaient pas, au départ, la partie majoritaire de l’entreprise. Le virage se fait progressivement, porté par l’intérêt des clients plus que par un plan préétabli.
Des années 1980 à aujourd’hui : la construction d’une destination
La suite est une accumulation patiente de partenariats et d’agrandissements. Dans les années 1980, Cartier, IWC Schaffausen, Bulgari et Rolex rejoignent l’aventure. La boutique s’agrandit rue de la Montagne, un atelier de joaillerie et un centre de service horloger voient le jour, et un deuxième emplacement ouvre au centre commercial Rockland (désormais fermé).
Les années 1990 confirment la vocation horlogère de la maison : Vacheron Constantin, Chopard, Jaeger-LeCoultre, Breguet et Ulysse Nardin s’ajoutent à la liste, faisant de Château d’Ivoire l’unique détaillant montréalais à réunir autant de manufactures d’exception sous un même toit.
En 2003, pour souligner 25 ans d’existence, la famille ferme carrément la rue de la Montagne pour une soirée réunissant gastronomie, performances du Cirque du Soleil et musique.

Photo : Normand Boulanger | Gentologie
Aujourd’hui, la maison représente plus de trente marques de luxe, dont OMEGA, Brietling (ci-haut), TUDOR, Longines, Bulgari, TAG Heuer, HUBLOT (je vous parlerai d’une expérience unique que nous avons vécu avec la marque au Château d’Ivoire dans les prochaines semaines) et celles mentionnées dans les lignes précédentes. Sarah Kaidbey résume cette position de la façon suivante : « Nous sommes probablement le magasin dans tout le Canada avec le plus de marques de luxe en horlogerie et joaillerie sous un toit, dans un magasin dans le même espace. »
La transmission, avant tout

Photo : Normand Boulanger | Gentologie
Ce qui m’a frappé lors de mon entrevue avec Mme Sarah Kaidbey, ce n’est pas tant l’inventaire de marques que la manière dont elle décrit son propre chemin vers l’entreprise familiale. Elle a grandi dans la proximité du métier. Elle y a d’abord travaillé à temps partiel, puis l’intérêt s’est transformé en passion à mesure qu’elle apprenait l’histoire derrière les marques et les détails de la fabrication des bijoux.
Elle raconte un moment précis, celui où tout a basculé : son père présentant une bague à un client, sortant la pièce de sous les lumières du comptoir pour prouver, dans un coin plus sombre du magasin, qu’un diamant de qualité continue de briller même sans éclairage direct. « C’était un moment “wow” pour les clients, et même pour moi qui regardais ça », dit-elle. Elle y voit le témoignage à la fois de la qualité des produits et de la passion de son père, l’élément déclencheur de son propre dévouement au métier.

Photo : Normand Boulanger | Gentologie
Cette continuité familiale, elle l’attribue directement à son père et à son oncle, qui ont transmis très tôt une valeur simple : la famille avant tout, et les relations humaines, autant avec l’équipe qu’avec la clientèle, comme fondation de l’entreprise. Chaque membre de la famille supervise aujourd’hui son propre secteur, ce qui, selon elle, facilite grandement la prise de décision collective.
La relation humaine comme véritable signature
S’il y a un fil conducteur dans le discours de Mme Sarah Kaidbey, c’est celui-ci : peu importe l’ampleur du magasin ou le nombre de marques représentées, ce que les clients retiennent, ce sont les gens. « Si je regarde le feedback de nos clients, c’est toujours par rapport à leur vendeur, avec qui il était, c’est qui a contribué à ce moment dans leur vie », explique-t-elle. Un achat chez Château d’Ivoire coïncide presque toujours avec un moment marquant, ce qui explique pourquoi les clients reviennent systématiquement vers l’associé ou l’associée qu’ils connaissent.
Elle observe aussi un changement générationnel dans la façon de magasiner : la recherche en ligne se fait en amont, les clients arrivent en boutique déjà bien informés, ce qui transforme la visite en conversation plutôt qu’en argumentaire de vente. Un constat qu’elle formule avec une certaine surprise : même la nouvelle génération, pourtant formée au numérique, continue de privilégier l’expérience physique de l’achat.
Un principe hérité de son oncle résume la philosophie de la maison face à un premier achat de montre haut de gamme : « Porte-la en santé. » Derrière la formule, une idée simple : une montre a un savoir-faire, une histoire, une valeur, mais elle n’a de sens que si elle est portée et vécue.
Un nouvel écrin, la même adresse

Photo : Site web d’Archi–
Le projet le plus visible des dernières années reste la rénovation complète de l’édifice de la rue de la Montagne, complétée en 2024 après avoir été menée en deux phases pour ne jamais interrompre le service à la clientèle. C’est Rana Kaidbey, responsable du design chez Château d’Ivoire et fondatrice de la marque de bijoux RANA KB, qui a piloté le projet avec les architectes de la firme Archi–.

Photo : Site web d’Archi–
L’objectif, selon Sarah Kaidbey, dépassait la simple mise à jour esthétique : « Notre but, c’est d’offrir un service au-delà des attentes de nos clients. » L’espace comprend désormais des coins plus privés, des zones VIP dans un salon repensé, et des ateliers entièrement rénovés, intégrés au même bâtiment, ce qui permet à la maison de garder l’entièreté de la fabrication sur mesure à l’interne, sans sous-traitance.

Photo : Site web d’Archi–
L’élément signature du nouvel espace est un escalier dont le design s’inspire directement des facettes d’un diamant marquise (cette forme est celle d’une coque de bateau ou d’œil, dotée d’un corps allongé et de deux extrémités pointues), une façon, dans les mots de Sarah Kaidbey, de « mettre ces petits clins d’œil à notre savoir-faire à travers l’espace ».

Photo : Normand Boulanger | Gentologie
Malgré l’ampleur des travaux, la priorité reste de préserver l’esprit familial du lieu. La maison a agrandi son équipe et ajusté certains processus pour que la proximité avec la clientèle ne se dilue pas dans le nouvel espace, plus vaste et plus imposant.

Photo : Site web d’Archi–
Les ateliers : au coeur de la mission de Château d’Ivoire

Photo : Normand Boulanger | Gentologie
Ce nouvel écrin fait encore plus de place aux services qui sont souvent oubliés chez Château d’Ivoire : l’expertise en sur-mesure. On retrouve sur place un atelier horloger certifié Rolex, qui assure l’entretien des montres dans les règles de l’art, et son atelier interne, où il est possible de créer tout type de bijoux sur mesure, c’est vraiment impressionnant et ça démontre le souci du détail avec des employés spécialisés dont certains y sont depuis presque l’ouverture. Sans oublier les formations continues afin de faire de Château d’Ivoire une référence.

Photo : Normand Boulanger | Gentologie

Photo : Normand Boulanger | Gentologie
Lors d’une visite des ateliers, on remarque d’ailleurs ce mélange des époques : certaines vieilles machines sont toujours utilisées au quotidien, d’autres sont conservées en exposition, aux côtés des nouvelles technologies d’impression 3D. Un raccourci assez juste de ce qu’est devenu Château d’Ivoire : un métier artisanal qui ne renie rien de son passé, mais qui n’hésite pas à se moderniser.

Photo : Normand Boulanger | Gentologie
Watches & Wonders: l’industrie vue de l’intérieur
Si vous ne connaissez pas « Watches & Wonders », c’est l’un des plus gros, sinon le plus gros salon de l’industrie horlogère. Sarah Kaidbey s’y rend depuis six ans. Elle décrit l’événement se déroulant à Genève, où chaque marque déploie son propre univers dans un emplacement dédié, comme une immersion qui dépasse largement la simple présentation de nouveautés. Ces rencontres directes avec les équipes des marques, dit-elle, permettent à Château d’Ivoire de mieux comprendre la vision de chaque maison pour l’année à venir, et donc de mieux la représenter auprès de sa propre clientèle montréalaise.
Elle y voit aussi une continuité familiale : c’est son père ou son oncle qui l’accompagne chaque année, et leur réseau, bâti sur des décennies de relations avec les manufactures, ouvre des portes qu’un jeune détaillant n’aurait pas nécessairement. Elle mentionne notamment une rencontre avec un maître horloger de Bulgari lors d’une présentation privée de haute horlogerie.
Parmi les pièces qui l’ont marquée cette année, elle cite un modèle Panerai Luminor Destro, dont la couronne placée à gauche du boîtier renoue avec une signature historique de la marque, ainsi que la Tudor Monarch, dévoilée récemment, dont l’esthétique rétro et la coloration du cadran l’ont particulièrement séduite. Elle mentionne également un modèle Piaget récemment réintroduit, inspiré d’une pièce d’archives des années 1960, qu’elle décrit comme une acquisition personnelle et un véritable coup de cœur.
Sur les tendances de fond, elle observe un retour vers des boîtiers plus petits, aussi bien pour les femmes que pour les hommes, tout en notant que chaque marque conserve son identité : on ne verra probablement pas Panerai renoncer à ses boîtiers imposants, eux qui ont créé le boîtier de 42 mm (à lire dans cet article sur la haute horlogerie).
Les prochaines années

Photo : Normand Boulanger | Gentologie
Interrogée sur l’avenir, Sarah Kaidbey parle de modernisation plutôt que de rupture. Plusieurs projets sont déjà en cours (on ne peut vous en dire plus pour l’instant, c’est encore secret), avec un objectif constant : bonifier l’expérience client sans perdre le lien avec l’histoire et l’héritage familial. La transmission, dit-elle, doit maintenant se poursuivre à travers la nouvelle génération, elle, son frère et ses cousins et cousines.
Château d’Ivoire est toujours prêt à vous accueillir au 2020, rue de la Montagne, à Montréal. Il est également présent sur Instagram et, plus récemment, sur TikTok, où la maison développe un contenu plus léger destiné à rejoindre une audience plus jeune.
Pour entendre l’entrevue complète avec Mme Sarah Kaidbey, écoutez l’épisode 12 de « En première classe », le balado de Gentologie animé par Normand Boulanger.
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